LE BATAILLON DE JOINVILLE IL Y A UN DEMI-SIECLE - TEMOIGNAGE
Rêve de tout jeune compétiteur de l'époque, l'entrée au Bataillon de Joinville me comble. J'y vois de bonnes conditions pour progresser ; j'espère y côtoyer des champions de tous les sports. Cette forme de revanche au mérite vient aussi tempérer en mon esprit la page blanche des études tronquées. L'autodidacte que je suis va donc se mouvoir en terreau fertile.
Au petit matin du 2 novembre 1961, en face l'hippodrome de Vincennes, la Redoute de Gravelle réceptionne la classe 61-2C. Dans la première chambrée, c'est une immersion hétérogène : athlètes, nageurs, volleyeurs, cycliste, hockeyeur, fleurettiste (un futur champion du monde : Jean-Claude Magnan). Les pratiquants de sports d'été, les athlètes notamment, vont partir en Algérie et seront remplacés au printemps par les sportifs hivernaux.
Pendant ces journées transitoires, on nous inculque des rudiments militaires, le reste du temps, c'est l'entraînement, des parties de foot, la télé au foyer. Les parisiens ont un jour de perme avant de partir, les provinciaux une double ration au réfectoire. A Marseille, venus de tous horizons, deux mille cinq cents bidasses sont en partance pour Alger. La traversée est d'autant plus sereine qu'avec Gros et Martinetti, deux montagnards, nous quittons le confort douteux d'un entrepont pour une planque à l'arrière, en direct sous les étoiles.
En pleine Mitidja, à 40km d'Alger et 10km de Boufarik, une grosse ferme, Saint-Charles, offre le support logistique à la Compagnie d'instruction. Des postes opérationnels accueillent ensuite les recrues. L'apprentissage de la vie de soldat en milieu lointain révèle les mentalités, arase les niveaux sociaux et crée des complicités. Entre le démontage les yeux bandés de la MAT 49 et du MAS 36, nous glissons des entraînements autour de la ferme. J'y retrouve pour des footings les athlètes Broutet, Brière, Leyat, le poloïste Delage, Magnan, déjà cité, le tennisman Duxin.
Les loisirs sont la T.V. -qui commence à retransmettre des événements sportifs le dimanche- la lecture et les cartes. On écrit un peu partout : famille, copains, marraines de guerre... Un 1000m est organisé avec godasses militaires, je suis 3ème en 2'54" et un cross de 7km (5ème à 1'30'' de Wagnon, vainqueur).
Après classes et peloton de « caporaux », vient l'affectation à Ouled-Mendil, poste distant d'une vingtaine de km. J'arrive avec Leyat (400m), Delaune (7,57m en longueur), mon inamovible binôme Lucien Baudot, sculptural discobole, l'alphabet nous avait rapprochés, l'amicale complicité nous réunit encore de nos jours. Nous retrouvons LE FLOHIC (futur international à 35 reprises) et DESSONS (il deviendra responsable national de l'ASSU).
Gardes, patrouilles, embuscades et bouclages émaillent nos occupations journalières. Je « fête » mes 20 ans à plat ventre au milieu des eucalyptus par une belle nuit étoilée, avec, soigneusement tue, la vague frayeur coutumière. Le 19 mars 1962 se profile, et des rumeurs de cessez-le-feu circulent. Le 18 avril, en tenue numéro Un et paquetage bouclé, nous reprenons le chemin de la métropole.
Le contentement est un peu terni par la condition physique très approximative. Il faut reprendre un rythme de vie équilibré, perdre le surpoids (4kg en ce qui me concerne) et avoir en ligne de mire, les championnats de France militaires début juin à Chambéry.
Nous voici à Joinville-le-Pont. Dans le pays des guinguettes, à nos gambettes la valse...des performances. Je sais qu'à 20 ans j'ai une marge de progression conséquente, mais je me doute qu'elle prendra un temps plus important que d'autres dont les qualités musculaires et organiques sont spontanément étalées. Le niveau français pour les courses de demi-fond est impressionnant : Jazy, Bernard, Bogey et Lenoir sont au top-niveau mondial et des jeunes talents frappent à la porte. Les meilleurs de ces jeunes sont au B.J. et il est dur de se faire une place dans un tel cheptel. A chacun son Everest !
Jean Wadoux et Noël Tijou, charmants camarades de chambrée s'il en est, vont devenir des piliers de l'équipe de France, il est motivant de s'entraîner avec eux, tout comme est stimulante la présence d'Alain Mimoun qui nous prend en charge et nous fait partager son savoir plusieurs jours par semaine.
La place de finaliste sur 1500m aux Nationaux militaires -agrémentée d'un record du Poitou (j'en suis en fin de saison à 4'02"3 et 8'37" sur 3000m)- me garantit de conserver ces excellentes conditions de préparation jusqu'à la fin du séjour. Début 1963, nous apprenons avec délectation la réduction à 18 mois de notre séjour « sous les drapeaux ».
Et c'est une « quille » mémorable le 29 avril 1963 après un ultime entraînement en commun. Un « gueuleton » sympa nous réunit à Maisons-Alfort (12 francs, boissons comprises, et il y en eût !), prolongé par un rhum d'adieu au Quartier Latin. De solides amitiés vont perdurer, aidées par les rencontres sur les stades et rendues souvent pérennes par cet intermède, cette parenthèse, avant d'aborder les secteurs essentiels de la vie.
Vive le Bataillon de Joinville ! Pour moi, il eut un rôle révélateur de maturation, d'ouverture, de prise de confiance. Toutes valeurs qu'on acquiert plus durablement et plus complètement dans la symbiose du corps et de l'esprit.
Claude Bodin, mars 2012.
|